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La guerre du Nil entre Éthiopie, Érythrée, Égypte et Soudan. 2ème partie

Suite de la 1ère partie et fin

Nubia: Les négociations sur le barrage n'aboutiront à rien selon l’Égypte ? L’Éthiopie cherche juste à gagner du temps ? Quel sont les argument que le Caire avance ?

Bassam : Le projet, rendu public le 31 mars 2011, a démarré le 28 mai 2013 et la construction devrait durer jusqu'en 2022.

 Il suscite des tensions avec les pays situés en aval (Soudan et Égypte), qui craignent une diminution des débits d'eau et des apports de limon. Les eaux venues des plateaux éthiopiens représentent 86% de l'eau consommée en Égypte et 95% en période de crue.
À lui seul, le Nil bleu fournit 59% du débit du Nil. Le projet de barrage de la Renaissance a donc engendré de vives tensions avec le gouvernement du Caire.

  • En 1902 un traité du 15 mai30, engage l'Éthiopie à ne pas construire d'ouvrage hydraulique sur le Nil bleu ou le Sobat sans l'accord des autorités britanniques qui dirigeaient alors l'Égypte

  •  En 1959, un accord signé entre l'Égypte et le Soudan, attribuant les deux-tiers des eaux au premier et 22% au second, les autres pays riverains se partageant le solde.

  • En 1999, a été créé à Addis-Abeba la «Nile Basin Initiative» qui regroupe des pays riverains du Nil (Burundi, Congo, Égypte, Éthiopie, Kenya, Rwanda, Soudan, Tanzanie et Ouganda) qui remettent en cause cette répartition.

  • En 2015 l'Égypte, le Soudan et l'Éthiopie signent, en mars, un accord de principe sur la répartition de l'eau et sur le barrage de la Renaissance. Ils décident de faire appel à un "Groupe national de recherche scientifique indépendante" (NISRG) pour évaluer les incidences environnementales des calendriers de construction proposés par ces pays. Ce groupe s'est réuni régulièrement et s'apprêtait à publier un rapport de consensus et des recommandations alors que l’Égypte a décidé de faire appel à la médiation, ce qui dans le groupe a mis les égyptiens en difficulté, pouvant «se sentir obligés de ne rien écrire ou dire qui puisse saper la position de négociation de leur gouvernement».

  • En 2017 (décembre), Sameh Choukry, ministre égyptien des Affaires étrangères, est en visite en Éthiopie afin de faire avancer les négociations.

  •  En 2018, le 2 janvier 2018, l'Égypte souhaite discuter directement avec l'Éthiopie, en excluant le Soudan des négociations, et propose la Banque mondiale comme médiateur neutre dans le conflit.
    Le 18 janvier 2018, le Premier ministre d'Éthiopie Haile Mariam Dessalegn rend visite au Caire au président de la République arabe d'Égypte Abdel Fattah al-Sissi afin d'obtenir un assouplissement de la position des deux pays: l'Éthiopie souhaiterait un remplissage rapide du barrage, de moins de 7 ans, afin de bénéficier rapidement de la production électrique, quand l'Égypte voudrait rallonger ce délai, afin de ne pas diminuer trop le débit du Nil. L'Éthiopie refuse l'arbitrage de la Banque mondiale qui n'avait pas voulu financer la construction du barrage.
    Début avril un nouvel échec des négociations a lieu, selon Ibrahim Ghandour, ministre soudanais des Affaires étrangères, alors que le barrage est construit à plus de 70 %. Cette réunion de 16 heures à Khartoum réunissait Égypte, Soudan et Éthiopie. Plus que l'eau c'est aussi l'hégémonie égyptienne sur la région qui est remise en cause, alors que le barrage est un symbole de fierté nationale en Éthiopie.
    Le jeudi 26 juillet, Simegnew Bekele, le directeur du barrage, est retrouvé mort dans sa voiture.

  • En 2019, alors que chaque pays concerné attend toujours les résultats d’une évaluation scientifique indépendante sur les risques du barrage pour les pays en aval, les experts scientifiques sont confrontés à des négociations entre les trois pays qui semblent dans une impasse, notamment entre l’Éthiopie et l’Égypte dont 90% de l'eau douce vient du Nil et qui «craint que le barrage ne crée une pénurie d’eau pour ses 100 millions d’habitants au cours des cinq à sept prochaines années nécessaires au remplissage du réservoir du barrage. l’Égypte a décidé [début octobre] de demander à un autre pays de régler le différend - les États-Unis étant son choix préféré. L’Éthiopie rejette cette proposition». Un autre risque est qu'une fois les conclusions publiées, les dirigeants politiques refusent ou sont incapables de modifier leurs positions. En attendant, via une tribune dans la revue Nature, le monde de la Recherche plaide pour que l’Égypte, l’Éthiopie et le Soudan laissent les chercheurs terminer le travail qui leur a été demandé.
    Les négociations du début octobre 2019 à Khartoum entre l'Égypte, le Soudan et l'Éthiopie ont abouti à une impasse. L'Égypte souhaite que le lac de retenue du GERD soit rempli le plus lentement possible, en près de quinze ans, alors que Gideon Asfaw, le ministre de l'Eau à Addis-Abeba, propose quatre à sept ans. L'Égypte exige une garantie d'un débit de 41 milliards de mètres cubes par an, mais l'Éthiopie refuse de s'engager sur un tel chiffre, mais laisse entendre qu'elle pourrait accorder 30 milliards de mètres cubes.

  • L'Égypte fait miroiter à l'Éthiopie la possibilité d'exporter ses marchandises vers la Méditerranée via son territoire si Addis-Abeba assouplissait sa position.

Nubia: Est-ce qu'une guerre entre ces pays là peut déborder sur toutes la région ?

le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a averti que "la stabilité de l'Éthiopie est importante pour toute la région de la Corne de l'Afrique".

Si l'ancien président américain Donald Trump, avait manifesté son soutien à l’Égypte si elle décidait de détruire le barrage éthiopien et l'avait même encouragé à le faire, le président américain actuel Joe Biden, se désintéresse du conflit lié au barrage et se montre plutôt favorable à Addis-Abeba en suspendant les sanctions contre cette dernière.

Avec une population de plus de 110 millions d'habitants et l'une des économies à la croissance la plus rapide du continent, ce qui se passe en Éthiopie a inévitablement des répercussions plus larges.

Une guerre régionale va concerner plus de 250 millions d'habitants, alors vous pouvez imaginer les conséquences.

N'oublions pas non plus les présences étrangères dans la région. Djibouti et Érythrée accueillent sur leurs sols des bases militaires, navales et aériennes de plusieurs pays, parmi les quels la France, la Chine, Les USA, la Russie, Les Émirats Arabes Unis et voire plus discrètement Israël et l'Iran (du moins dans le passé).

La dernière évolution des événements sur place, vient de la déclaration des autorités soudanaises, où elles exprimaient leurs inquiétudes de voir l’Éthiopie envoyer des renforts en artillerie et lance-roquettes à la frontière. C'est un indice d'une réelle montée de la tension entre les deux pays.

Nubia : Addis-Abeba continue ses provocations envers le Caire et le Khartoum, possède t-elle vraiment des marges de manœuvres, ou cherche t-elle à gagner du temps pour placer tout le monde sous le fait accompli ? Et quelle sont les options militaires du Caire ?

Bassam : En réalité, l’Éthiopie se retrouve isolée et sans appuis, même si Washington s'est désintéressée du conflit concernant le barrage, la crise humanitaire qui se déroule dans la province rebelle a servi de prétexte pour faire pression sur l'Ethiopie et l'Erytrée pour qu'elles retirent leurs troupe de la province du Tigré

L’Éthiopie a même essayé de se rapprocher de la Turquie pour obtenir son soutien face à la position égyptienne, mais apparemment Istanbul ne veut pas actuellement fâcher le Caire. L’Égypte semble déterminée à contrer les projets éthiopiens, cela explique la visite d' Abdel Fattah al-Burhan au Caire et qui a été suivie par une visite du président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi au Khartoum le samedi 6 mars 2021. C'est la première depuis la chute du général Omar Al-Béchir

Depuis plusieurs mois, le Soudan et l’Egypte ont entamé une stratégie de renforcement de leurs relations, marquée entre autres par leur position commune concernant le barrage éthiopien

Les deux chefs d'état ont évoqué le barrage de la Renaissance sur le Nil, qui les oppose à l’Éthiopie et se sont alignés sur une position commune pour éviter qu’Addis-Abeba ne réalise son projet de façon unilatérale. Cette alliance entre les deux pays arabes dépendant du Nil, donne plus de consistance aux menaces égyptiennes. Maintenant les forces armées égyptiennes pourront appuyer une action terrestre des forces armées soudanaises, dans le cas ou un raid aérien ne suffise pas

C'est peu probable qu'une frappe aérienne conjointe échoue, car le Caire possède des avions d'attaque très performants tel que des Rafale F-3 , des Mig-29 M-2 , des F16 et Mirage-2000, tous capable de parcourir la distance nécessaire et de frapper avec précision. Les pilotes égyptiens sont bien entraînés et préparés. Son aviation est équipée également de bombes guidée anti fortifications. Le soudan aligne également des avions capables de participer aux frappes. Tous ces éléments font que Addis-Abeba ne pourra pas continuer à feinter ses adversaire plus longtemps et profiter du temps perdu.

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