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La guerre du Nil entre L'Égypte, le Soudan, l’Éthiopie et l’Érythrée. 1ère partie

Nubia: Bien que tu n'abordes pas d'habitude les questions et les polémiques politiques, les événements dans la Corne Orientale de l'Afrique prennent des tournures militaires. Quelle est ta vision de la situation?

Bassam: Effectivement, la situation pourrait paraître dangereuse si on suit l’enchaînement des événements aux frontières entre le Soudan et l'Éthiopie. Ajoutons à cela les positions déclaratoires de l’Égypte ou de l’Érythrée et nous obtenons un tableau qui dresse une tendance à l'escalade. Mais je pense que nous sommes loin d'une guerre inévitable.

Nubia: Quel est le rôle de ces deux pays dans les tensions entre Khartoum et Addis-Abeba ? L’Éthiopie a déclaré a maintes reprises et par les bouches de hauts responsables et de son premier ministre Ahmad Abyi , qu'il existe un gouvernement tiers qui souffle sur les braises. Pensez-vous qu'ils évoquent à demi mots le Caire?

Bassam: Pour bien comprendre le rôle de chaque pays impliqué dans ces conflits, Il faut nous rappeler le déroulement des faits et l'évolution de la situation depuis au moins 15 ans.

Le pivot central de ce qui se passe actuellement dans la Corne africaine est l’Éthiopie. C'est elle le dénominateur commun de tous les antagonistes et qui se retrouve mêlée à toutes les frictions régionales.

D'un coté, elle est pratiquement en pleine guerre civile. Elle a mobilisé son armée fédérale à composante ethnique majoritairement amharie, pour mater la rébellion et le séparatisme de la province de Tigré au nord.

D'un autre coté, le conflit a débordé sur les frontières érythréennes car l’ethnie de Tigrai est une composante commune et fait partie des populations des deux pays.

Ajoutons à cela, le fait que l’Éthiopie occupait indirectement un territoire soudanais et reconnu mondialement comme tel. Je dis indirectement, car sa stratégie consiste à soutenir des milices locales de la province d'Amhara,soutient l'actuel premier ministre Ahmad Abyi. Les laissant pénétrer dans la province soudanaise d' Al-Fashaqa, pour semer la terreur au sein de la population frontalière et inciter les paysans soudanais à fuir leurs terres au profit de paysans colons éthiopiens.

Mais le point le plus chaud de tous ces points de frictions, est sûrement les provocations de Addis-Abeba à l'encontre du Caire. Je parle bien entendu du différend qui les oppose à propos du fameux barrage de La Renaissance.

La région est le théâtre de beaucoup de déploiements militaires et de démonstrations de force, mais le vrai tournant découlera de la question que tout le monde se pose dans la région, à savoir si l’Égypte bombardera le barrage ou si elle sera placée un jour devant le fait accompli.

Nubia: Asmara se retrouve donc impliquée car la guerre civile éthiopienne se passe à sa frontière et qu'une partie de sa population est également de l’ethnie Tigrai ?

Bassam : Pas seulement cela. Après l'indépendance de l’Érythrée sur l’Éthiopie en 1993, une guerre s'est déclenchée entre les deux pays et s'est déroulée de mai 1998 à juin 2000. Les deux nations ont englouti des centaines de millions d'euros et ont dû supporter la perte de dizaines de milliers d'hommes tués ou blessés lors du conflit qui s'est achevé sur des changements de frontières mineurs sur des terres désertiques presque inhabitées.

Je pense que le président érythréen Isaias Afwerki a voulu profiter de la situation en Ethiopie pour régler d'un coté, des vieux comptes avec le Front de Libération du Tigrai et d'un autre, il a voulu simplement récupérer la région de Badami qui est un triangle de territoire revendiqué par Asmara et qui était annexé par Addis-Abeba.

Nubia: Cela veut dire que les troupes érythréennes ont franchi la frontière ? Comment a réagi le gouvernement éthiopien ?

Bassam: Il n'y a pas eu de réaction officielle du pouvoir central. Mais le commandant des troupes fédérale déployées dans le district de Tigrai, a déclaré depuis Mekele, que Addis-Abeba n'a pas sollicité l'intervention d'Asmara et leur a demandé de retirer leurs troupes.

Il faut quand même souligné que le Front de Libération du Tigré a prétendu au début des offensives qu'il a essuyé, que des bombardements sont partis depuis l'aéroport d'Asmara et que dorénavant, c'était une cible légitime pour la riposte.

Donc d'un coté, Adis-Abeba demande à Asmara de retirer ses troupes qui sont estimées selon les témoins locaux à cinq bataillons, mais d'un autre coté cela arrange bien les projets du pouvoir central éthiopiens pour mater la rébellion des séparatistes tigréens. Car le pouvoir érythréen veut aussi se venger de la province transfrontalière du Tigré pour des animosités historiques dues à la domination passée de cette ethnie.

La situation humanitaire dans la province de Tigré est devenu alarmante, des observateur locaux dénoncent des exactions commises par les troupes fédérales sur la population de la région séparatiste. Des témoignages des victimes des viols collectifs, circulent dans les médias divers, malgré l'interdiction d'accès aux journalistes par les autorités fédérales.

Nubia: Mais actuellement l'actualité met en évidence plutôt des tensions entre Khartoum et Addis-Abeba. Quel est le rapport avec les événements précédents que nous avons évoqué ?

Les tensions entre le Soudan et son voisin éthiopien montent encore d’un cran. Khartoum a envoyé des renforts militaires le long de sa frontière orientale, une zone souvent sujette à des incidents entre les deux pays. Selon l'agence soudanaise Suna, le Soudan a dépêché «d’importants renforts militaires» à la frontière avec l’Éthiopie quelques jours après une «embuscade» tendue par l’armée et des milices éthiopiennes à des soldats soudanais, «Les forces armées soudanaises ont continué d’avancer sur les lignes de front à l’intérieur d’Al Fashaqa» au Soudan, l’agence précise que les forces armées avaient envoyé d’importants renforts le long de la frontière dans cette région orientale agricole. Des incidents s’y produisent régulièrement avec les agriculteurs éthiopiens qui viennent cultiver sur ce territoire revendiqué par le Soudan.

Le chef de l’armée soudanaise, le général Abdel Fattah al-Burhane, qui préside aussi la plus haute instance exécutive du pays, s’est rendu pendant trois jours sur les lieux où l’armée a perdu quatre militaires, dont un officier, tandis que 27 ont été blessés.

Après cette embuscade et la perte de ses militaires, l'indignation nationale suite au massacre d'un groupe de femmes dans cette région a poussé l'armée soudanaise à y déployer ses troupes

Un autre facteur d'instabilité pour le Soudan et notamment pour la région frontalière de l’Éthiopie, est la grave crise humanitaire, avec l’arrivée sur son sol de 50’000 réfugiés ayant fui la guerre dans la région éthiopienne du Tigré.

Mais il parait évident que le Soudan ne veut pas de guerre et l'Ethiopie non plus. Lors d’une visite à Addis-Abeba le 13 décembre, le Premier ministre soudanais, Abdallah Hamdok, s’était entretenu avec son homologue éthiopien au sujet de la reprise des travaux concernant le tracé des frontières entre les deux pays.

De son côté, Addis-Abeba a tenu à minorer l’importance de l’embuscade.

Il faut noter que le discours a changé de ton depuis. L'Armée soudanaise a déclaré que cette fois ce sont les troupes régulières de l'armée éthiopienne qui ont pénétré les frontières sur une profondeur de 5 km.

Le plus important à retenir est l'évolution de la position soudanaise sur l'activation du barrage de La Renaissance éthiopien qui attend la deuxième phase de remplissage.

Bien au delà des disputes territoriales entre les deux pays, Khartoum remet en question la légitimité de construire ce barrage, car il se trouve sur un territoire qu'elle lui a concédé il y a longtemps en échange de la promesse de ne pas y construire de barrage. Cette dernière condition n'étant plus respectée par Addis-Abeba, le Soudan s'oppose dorénavant à cette annexion, du moins jusqu'au changement souhaité de la politique agressive de son voisin.

Il ne faut pas oublier que ce barrage va assoiffer 20 millions de soudanais. Il n'y a pas que l'Egypte qui va en souffrir.

Nubia: L’Égypte n'a pas de frontières avec l’Éthiopie elle n'a donc rien à perdre si elle bombarde le Barrage de La Renaissance éthiopien. Ou bien finalement elle se contente de mener la guerre par procuration, en poussant le Soudan à la confrontation ?

Bassam : Tout le monde a envisagé une action directe des Forces Aériennes Égyptiennes contre le Barrage pour stopper le projet. C'est envisageable de point de vue technique, car le Caire en a les moyens militaires. Mais les conséquences sont dissuasifs.

Premièrement, Il faudra que l’Égypte passe à l'action avant le deuxième remplissage, sinon les risques d’inondations pour le Soudan seraient terribles. Le premier remplissage a déjà cumulé 5 milliards de mètres cubes et privé le Soudan d'une partie de son débit habituel.

Deuxièmement, les installations visées sont bien protégées. Addis-Abeba a anticipé une telle frappe et certaine sources parlent d'une sécurisation israélienne du Barrage. Cela est possible du fait que les israéliens y ont investi de gros capitaux. Une frappe aériennes donc, risque de subir des pertes et son succès peut se révéler insuffisant.

Troisièmement, même si Addis-Abeba n'a pas le potentiel de se venger sur les barrages égyptiens et même si le rapport de force est largement au profit du Caire, je suppose que l’Égypte n'a pas envie de paraître comme le pays agresseur aux yeux du Monde.

Quatrièmement, le Caire parie sur les problèmes technique que rencontre le projet du barrage. Des images satellites et des rapports des Renseignements, lui assurent que le barrage ne pourra pas exploiter plus d'un tiers de sa capacité.

Le Caire préfère sûrement mener la guerre par procuration, car l’Éthiopie ne lui laisse pas le choix et s'entête a vouloir assoiffer le Soudan et l’Égypte.

Le message du Caire était clair quand elle a mené des manœuvres militaires conjointes entre ses forces aériennes et celles de Khartoum. Son soutien au Soudan dans une éventuelle confrontation avec l'Ethiopie est total.

Mais le Soudan n'a pas besoin de quelqu’un qui le pousse à la guerre, même si l’Égypte le soutient, c'est l’Éthiopie qui le pousse à la confrontation en utilisant le barrage comme arme de catastrophes naturelles. N'oublions pas que lors du premier remplissage, le Soudan a subi une sécheresse suivie par une inondation qui ont causé beaucoup de tort à la population soudanaise. L’Éthiopie pouvait éviter cette catastrophe en communiquant les dates de fermetures et ouvertures des vannes, mais ont refusé de le faire.

Suite et fin dans la 2ème partie ... à suivre ...

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